Dans la toile du temps

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  • Auteur : Adrian Tchaikovsky
  • Ma note :     
  • Lu : mai 2018

La Terre est au plus mal… Ses derniers habitants n’ont plus qu’un seul espoir : coloniser le «Monde de Kern», une planète lointaine, spécialement terraformée pour l’espèce humaine. Mais sur ce «monde vert» paradisiaque, tout ne s’est pas déroulé comme les scientifiques s’y attendaient. Une autre espèce que celle qui était prévue, aidée par un nanovirus, s’est parfaitement adaptée à ce nouvel environnement et elle n’a pas du tout l’intention de laisser sa place. Le choc de deux civilisations aussi différentes que possible semble inévitable. Qui seront donc les héritiers de l’ancienne Terre? Qui sortira vainqueur du piège tendu par la toile du temps?

Premier roman de l’auteur paru en France, Dans la toile du temps s’inscrit dans la lignée du cycle de L’Élévation de David Brin. Il nous fait découvrir l’évolution d’une civilisation radicalement autre et sa confrontation inévitable avec l’espèce humaine. Le roman a reçu le prix Arthur C. Clarke en 2016.

mon avis

Auteur reconnu et expérimenté, Adrian Tchaikoksky m’était totalement inconnu avant ce livre-ci. Publié chez Denoël et excellemment traduit par Henry-Luc Planchat, il s’agit donc pour moi d’une découverte totale.

Dans un futur très lointain, alors que la terraformation est devenue possible, la docteure Avrana Kern est sur le point de procéder à la phase la plus importante de son projet. Disséminer une population de singes sur le “monde de Kern”, puis répandre un nanovirus destiné à accélérer et aiguiller l’évolution des primates.

Le monde de Kern

Les premières scènes du roman m’ont fortement fait penser à 2001 A space odyssey d’Arthur C.Clarke : le peuple de singes, le nanovirus censé les guider, le nom du satellite de surveillance, Sentinelle, sont un hommage flagrant au chef-d’œuvre de Clarke. De quoi me rendre sympathique ce récit dès les premières pages.

Suite à une mutinerie, la docteure Kern se voit contrainte d’entrer en hibernation dans la Sentinelle, et de surveiller elle-même l’évolution de l’expérience. Ce qu’elle ignore, c’est que ses singes n’ont pas atteint la planère verte.

Dès lors, l’auteur divise son récit en deux narrations parallèles et met en scène une espèce d’araignée, la Portia Labiata, “victime” du nanovirus, et sujette à une évolution surprenante et inattendue. Cette partie du roman, écrite au présent, est redoutable de précision, d’inventivité et de réalisme. Les  caractéristiques intrinsèques de la bestiole sont exploitées au maximum, avec juste ce qu’il faut de fiction pour que le côté scientifique tienne la route. L’intelligence de l’auteur réside dans sa capacité à ne pas se laisser aller à l’anthropomorphisme. Leur manière de penser, de se comporter, de communiquer, de conceptualiser, reste typiquement arachnéenne. Les modifications apportées à leur ADN leur donnent l’impulsion nécessaire à une évolution rapide, mais le processus étant destiné initialement à des singes, les résulats sont surprenants. Le lecteur assiste donc, ébahi, à l’évolution d’une espèce très éloignée génétiquement de l’Humain. L’auteur crée une galerie de personnages assez réduite, mais illustre son propos par le biais de plusieurs lignées d’araignées, toutes naissant avec le Savoir de leurs ancêtres. Portia, chasseresse, guerrière, puis “arachnaute” (ahah !). Bianca, scientifique, chimiste, puis astronome. Fabian, mâle décoratif, puis symbole de la libération masculine.

Le Gilgamesh

L’autre partie du récit est consacrée au Gilgamesh, une arche transportant les derniers humains vers un hypothétique refuge. Lorsque celui-ci entre en scène, la Terre et ses nombreuses colonies ne sont plus qu’un lointain souvenir. Les instincts d’auto-destruction de l’Homme ayant eu raison de la civilisation.

Les araignées ont bien entamé leur évolution et acquis des Savoirs inédits. Avrana Kern, toujours dans son caisson de stase en orbite autour de sa planère verte, ignore tout de la tournure de son expérience. Mais ce qu’elle sait, c’est qu’aucun humain ne doit intervenir ni polluer son monde.

Les chapites dédiés au Gilgamesh et à sa population mettent en scène des personnages assez peu développés, de par le découpage à grande échelle temporelle, et l’action morcelée. L’intérêt est par conséquent assez inégal, la brièveté de ces chapitres est parfois frustrante. On assiste néanmoins à l’évolution globale d’une situation parmi une communauté de survivants, issus d’un peuple qui s’est auto-détruit. Il est donc intéressant de voir à quel point les travers qui ont mené à sa perte peuvent perdurer dans un tel contexte.  À la recherche quasi-désespérée d’un refuge, le Gilgamesh est contraint de faire une croix sur le monde de Kern. Du moins, dans un premier temps.

L’action s’étend  sur des siècles, les personnages étant sortis de leur hibernation à intervalles irréguliers pour intervenir sur leur progression. Leur évolution tend surtout vers la décrépitude malgré leur longévité artificielle, et contraste avec l’évolution des araignées, plus portée vers la construction et la sagesse.

Hommes & Araignées

Nous avons là un roman d’invasion extra-terrestre à l’envers. Ici, le peuple civilisé, presque attachant, et pour lequel on tremble après avoir assisté à son évolution, est un peuple d’araignées. L’envahisseur, en l’occurence, c’est nous, l’Humain qui colonise et détruit tout sur son passage, quand il ne soumet pas. On comprend à quel point l’Homme reste un animal, quelque soit son niveau d’évolution. De la même manière, l’araignée n’est pas exempte de défauts présents également chez l’Homme. Les deux espèces, qui diffèrent radicalement sur des aspects essentiels, ont malgré tout des travers communs.

Le dénouement est grandiose, je n’imaginais pas cette tournure, mais quelle merveille ! Néanmoins, l’interprétation est à double tranchant et je ne peux m’empêcher d’y voir un certain cynisme :

ATTENTION SPOILER: Clique si tu oses => Même pas peur !>

J’applaudis la traduction d’Henry-Luc Planchat, qui rend une écriture élégante, intelligente et bien pensée. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est superflu. On pourra regretter (ou pas) le manque d’épaisseur des personnages ou le côté émotionnel quasi-absent. L’ambiance froide et clinique sert malgré tout le propos et étonnament, on s’attache au peuple de Portia. Et ce, malgré la taille tout à fait anormale et flippante de ses spécimens.

Arachnophobe, je pense à toi

Certains lecteurs pourraient être rebutés par l’idée d’un roman consacré à l’évolution fictive des araignées. Un vrai arachnophobe devra sans doute passer son chemin, la plume de Tchaikovsky étant particulièrement évocatrice. Pour ma part, je n’ai aucune sympathie pour ces bestioles moches, poilues, furtives, mesquines et sournoises avec des pattes partout mais cotoyer de près ces créatures ne m’a pas dérangée outre-mesure. J’ai tout de même fait un mini-AVC lorsqu’il a fallu visualiser une araignée en combinaison spatiale. Je ne m’en suis pas remise.